A l’école en France
Je me souviens qu’à la fin
du mois de septembre 1975, dans les établissements scolaires du second degré de
France (je ne pense pas que le petit établissement de campagne où j’étais
pensionnaire ait été le seul à prendre cette initiative), les élèves avaient
été libérés de cours 30 minutes avant l’heure de la récréation du matin, pour
manifester, ou tout du moins « débrayer » contre les dernières
exécutions d’activistes opposés au régime franquiste. Le professeur du cours amputé de ce temps de
manifestation, nous en avait expliqué la raison. Des élèves avaient exprimé ce qu’ils savaient de ce régime
dictatorial et violent.
A l’époque la presse et les
journaux télévisés que les adolescents suivaient à l’heure du repas du soir, se
faisaient écho des exécutions du dictateur espagnol.
Trois générations ont
vécu, au moins en partie, la durée de Franco au pouvoir.
Tout le monde savait qui il
était, quelle était sa doctrine, même si l’origine de son arrivée au pouvoir
n’était pas vraiment connue surtout de la dernière génération.
Les gens suivaient peut-être
plus l’actualité, il y en avait moins de moyens, de relais de l’information que maintenant et on allait
la chercher dans la presse, à la radio et elle arrivait dans notre assiette par
la télévision.
Les gens étaient aussi plus
politisés et la guerre d’Espagne, de laquelle était issue la dictature de
Franco, était un symbole de la lutte contre le fascisme pour les partis de
gauche et plus particulièrement pour le parti communiste et ses proches
syndicats, comme j’aurai l’occasion d’en parler plus loin.
Depuis l’attentat spectaculaire
autant que trouble contre le bras droit du général Franco, l’amiral Luís
Carrero Blanco (5) en décembre 1973, la presse internationale avait abondamment
diffusée l’information et l’Espagne revenait sur le devant de la scène
médiatique. Pour beaucoup de Français
qui allaient en vacances dans ce pays, cet événement avait fortement attiré
leur attention.
De plus, Il est vrai que par
ses méthodes de répression, les exécutions par garotage, ce régime qui avait
survécu à la destruction du nazisme et de ses alliés semblait appartenir à un
autre temps , il étaient d’un anachronisme et d’un exotisme barbares dans une
Europe occidentale où soufflait un vent de liberté et plus particulièrement de
liberté d’expression jamais égalée depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
Mis à part cette demi-heure de « débrayage »,
au collège, le sujet n’a été évoqué en classe de seconde qu’en cours d’espagnol
à travers des chansons de Paco Ibañez qui chantait des textes de poètes
espagnols exilés de cette guerre d’Espagne, le tableau Guernica de Picasso et
en classe de terminale avec le poème de Pablo Neruda Explico algunas cosas sur sa présence du poète à Madrid avant et pendant la
guerre civile et les bombardements
aériens de l’aviation nationaliste.
Les élèves d’espagnol langue
vivante étrangère 1, 2 et 3, des années 70 et 80 avaient donc une connaissance
globale des causes et des conséquences de la guerre d’Espagne.
Dans ma classe de terminale, le programme d’histoire
était d’une telle densité que l’on ne pu poser que deux questions au cours de
l’année dont une sur la guerre civile qui n’était pas au programme, bien sûr.
La professeure qui semblait apprécier d’intervenir sur ce sujet, accepta de lui
consacrer cinq minutes mais hors prise de notes pour préparer l’épreuve du Bac.
La guerre d’Espagne n’a jamais été
au programme d’histoire en France et dans l’enseignement de l’espagnol, elle
était encore évoquée dans les années 90 par des textes, des reproductions d’affiches
de propagande dans des manuels de première et terminale principalement.
Aujourd’hui encore y survivent quelques rares photos de Robert Capa, comme si les responsables des programmes semblaient
vouloir tourner cette page, tout en s’acharnant à donner de l’Espagne une image
moderne dynamique, créative, artistique et festive alors que tout dans ce pays
aujourd’hui, y compris son hyperactivité, dans ses choix politiques,
économiques, artistiques et festifs, est conditionné par cette guerre ainsi que par la
longue dictature de près de 40 ans qui a suivi.
La transmission de cette histoire en France, se fait
essentiellement dans des ateliers ou des projets pédagogiques, plus
particulièrement dans le sud de la
France où la présence de réfugiés ou plutôt, à l’heure
actuelle, de fils et petits fils de réfugiés de cette guerre d’Espagne est
importante en nombre et se regroupent dans des associations actives et très impliquées
dans l’effort de mémoire au niveau local (6).
A la fac.
Au tout début des années 80
à l’université Lyon II, pourtant réputée pour être une « fac de
gauche » dans l’un des TD de civilisation espagnole proposés par le
département du « Monde méditerranéen » une lectrice espagnole donnait
une version particulièrement inédite, qui suscita autant mon étonnement que mon
incrédulité et ma colère par la suite.
Cette enseignante disait
dans son cours qu’en 1936, chez un médecin vivant dans un village perdu d’Extrémadure,
avaient été découvertes des lettres et autres documents qui annonçaient la
préparation d’un coup d’état communiste commandité par Moscou. C’est pour
éviter ce coup d’Etat que Franco et les autres généraux se soulevèrent contre la République.
Après m’être débouché les
oreilles de l’auriculaire, pincé le bras à plusieurs reprises, je regardais
autour de moi les étudiants qui étaient en majorité des enfants d’immigrés
espagnols et qui ne semblaient pas être choqués par ces propos, ou tout du
moins ne le manifestaient pas. Je n’intervenais pas me laissant le temps de la
réflexion, d’un éclaircissement, d’une explication.
A la fin du cours je
demandais à certains étudiants leur avis sur cette vision partisane du coup
d’Etat nationaliste. Ils semblaient en effet incrédules mais tout aussi
résignés, comme s’ils n’accordaient pas davantage d’importance à ce discours.
Conforté dans ma volonté de
ne pas « laisser passer » ce qui était de toute évidence de la
propagande franquiste, je cherchais des témoins qui ne se résigneraient pas et
avec qui je pourrais signaler ce discours révisionniste. La semaine suivante
j’arrivais en cours avec un membre du PCE (Parti Communiste Espagnol) et de
l’attaché culturel du Consulat Général d’Espagne à Lyon. Au moment de demander
à l’enseignante de confirmer sa version des raisons du coup d’état
nationaliste, cette dernière d’un ton très autoritaire demanda à mes
accompagnants s’ils étaient inscrits à son TD et ajouta que s’ils n’étaient pas
d’accord avec le contenu de son enseignement, ils n’étaient pas obligés de
rester et pouvaient quitter la salle. Elle conclu qu’elle ne faisait
qu’enseigner ce qu’elle avait appris à l’université en Espagne.
Le discours des vainqueurs était le discours officiel en
Espagne comme dans tout pays au régime autoritaire. Comme la dictature
espagnole ne tolérait aucune discussion, il n’y avait donc aucun discours
contradictoire possible.
(6) Il est
une association particulièrement active dans l’Yonne le M.H.R.E 89 qui
prochainement organisera une exposition et un cycle de conférences sur la
guerre d’Espagne. Un questionnaire sous forme d’affiches de propagande sera un
bon support de travail en classe de collège et lycée.
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