lundi 7 novembre 2016

La transmission aux générations depuis la fin des années 50



A l’école en France

Je me souviens qu’à la fin du mois de septembre 1975, dans les établissements scolaires du second degré de France (je ne pense pas que le petit établissement de campagne où j’étais pensionnaire ait été le seul à prendre cette initiative), les élèves avaient été libérés de cours 30 minutes avant l’heure de la récréation du matin, pour manifester, ou tout du moins « débrayer » contre les dernières exécutions d’activistes opposés au régime franquiste.  Le professeur du cours amputé de ce temps de manifestation, nous en avait expliqué la raison. Des élèves avaient  exprimé ce qu’ils savaient de ce régime dictatorial et violent.
A l’époque la presse et les journaux télévisés que les adolescents suivaient à l’heure du repas du soir, se faisaient écho des exécutions du dictateur espagnol.
Trois générations ont vécu, au moins en partie, la durée de Franco au pouvoir.
Tout le monde savait qui il était, quelle était sa doctrine, même si l’origine de son arrivée au pouvoir n’était pas vraiment connue surtout de la dernière génération.
Les gens suivaient peut-être plus l’actualité, il y en avait moins de moyens, de relais  de l’information que maintenant et on allait la chercher dans la presse, à la radio et elle arrivait dans notre assiette par la télévision.
Les gens étaient aussi plus politisés et la guerre d’Espagne, de laquelle était issue la dictature de Franco, était un symbole de la lutte contre le fascisme pour les partis de gauche et plus particulièrement pour le parti communiste et ses proches syndicats, comme j’aurai l’occasion d’en parler plus loin.
Depuis l’attentat spectaculaire autant que trouble contre le bras droit du général Franco, l’amiral Luís Carrero Blanco (5) en décembre 1973, la presse internationale avait abondamment diffusée l’information et l’Espagne revenait sur le devant de la scène médiatique.  Pour beaucoup de Français qui allaient en vacances dans ce pays, cet événement avait fortement attiré leur attention.
De plus, Il est vrai que par ses méthodes de répression, les exécutions par garotage, ce régime qui avait survécu à la destruction du nazisme et de ses alliés semblait appartenir à un autre temps , il étaient d’un anachronisme et d’un exotisme barbares dans une Europe occidentale où soufflait un vent de liberté et plus particulièrement de liberté d’expression jamais égalée depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

            Mis à part cette demi-heure de « débrayage », au collège, le sujet n’a été évoqué en classe de seconde qu’en cours d’espagnol à travers des chansons de Paco Ibañez qui chantait des textes de poètes espagnols exilés de cette guerre d’Espagne, le tableau Guernica de Picasso et en classe de terminale avec le poème de Pablo Neruda Explico algunas cosas sur sa présence du poète à Madrid avant et pendant la guerre civile et  les bombardements aériens de l’aviation nationaliste.  
Les élèves d’espagnol langue vivante étrangère 1, 2 et 3, des années 70 et 80 avaient donc une connaissance globale des causes et des conséquences de la guerre d’Espagne.
            Dans ma classe de terminale, le programme d’histoire était d’une telle densité que l’on ne pu poser que deux questions au cours de l’année dont une sur la guerre civile qui n’était pas au programme, bien sûr. La professeure qui semblait apprécier d’intervenir sur ce sujet, accepta de lui consacrer cinq minutes mais hors prise de notes pour préparer l’épreuve du Bac.
           La guerre d’Espagne n’a jamais été au programme d’histoire en France et dans l’enseignement de l’espagnol, elle était encore évoquée dans les années 90 par des textes, des reproductions d’affiches de propagande dans des manuels de première et terminale principalement. Aujourd’hui encore y survivent quelques rares photos de Robert Capa, comme si  les responsables des programmes semblaient vouloir tourner cette page, tout en s’acharnant à donner de l’Espagne une image moderne dynamique, créative, artistique et festive alors que tout dans ce pays aujourd’hui, y compris son hyperactivité, dans ses choix politiques, économiques, artistiques et festifs, est conditionné par cette guerre ainsi que par la longue dictature de près de 40 ans qui a suivi.

            La transmission de cette histoire en France, se fait essentiellement dans des ateliers ou des projets pédagogiques, plus particulièrement dans le sud de la France où la présence de réfugiés ou plutôt, à l’heure actuelle, de fils et petits fils de réfugiés de cette guerre d’Espagne est importante en nombre et se regroupent dans des associations actives et très impliquées dans l’effort de mémoire au niveau local (6).

A la fac.

Au tout début des années 80 à l’université Lyon II, pourtant réputée pour être une « fac de gauche » dans l’un des TD de civilisation espagnole proposés par le département du « Monde méditerranéen » une lectrice espagnole donnait une version particulièrement inédite, qui suscita autant mon étonnement que mon incrédulité et ma colère par la suite.
Cette enseignante disait dans son cours qu’en 1936, chez un médecin vivant dans un village perdu d’Extrémadure, avaient été découvertes des lettres et autres documents qui annonçaient la préparation d’un coup d’état communiste commandité par Moscou. C’est pour éviter ce coup d’Etat que Franco et les autres généraux se soulevèrent contre la République.
Après m’être débouché les oreilles de l’auriculaire, pincé le bras à plusieurs reprises, je regardais autour de moi les étudiants qui étaient en majorité des enfants d’immigrés espagnols et qui ne semblaient pas être choqués par ces propos, ou tout du moins ne le manifestaient pas. Je n’intervenais pas me laissant le temps de la réflexion, d’un éclaircissement, d’une explication.
A la fin du cours je demandais à certains étudiants leur avis sur cette vision partisane du coup d’Etat nationaliste. Ils semblaient en effet incrédules mais tout aussi résignés, comme s’ils n’accordaient pas davantage d’importance à ce discours.
           
Conforté dans ma volonté de ne pas « laisser passer » ce qui était de toute évidence de la propagande franquiste, je cherchais des témoins qui ne se résigneraient pas et avec qui je pourrais signaler ce discours révisionniste. La semaine suivante j’arrivais en cours avec un membre du PCE (Parti Communiste Espagnol) et de l’attaché culturel du Consulat Général d’Espagne à Lyon. Au moment de demander à l’enseignante de confirmer sa version des raisons du coup d’état nationaliste, cette dernière d’un ton très autoritaire demanda à mes accompagnants s’ils étaient inscrits à son TD et ajouta que s’ils n’étaient pas d’accord avec le contenu de son enseignement, ils n’étaient pas obligés de rester et pouvaient quitter la salle. Elle conclu qu’elle ne faisait qu’enseigner ce qu’elle avait appris à l’université en Espagne.

            Le discours des vainqueurs était le discours officiel en Espagne comme dans tout pays au régime autoritaire. Comme la dictature espagnole ne tolérait aucune discussion, il n’y avait donc aucun discours contradictoire possible.



(6) Il est une association particulièrement active dans l’Yonne le M.H.R.E 89 qui prochainement organisera une exposition et un cycle de conférences sur la guerre d’Espagne. Un questionnaire sous forme d’affiches de propagande sera un bon support de travail en classe de collège et lycée.

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