dimanche 25 décembre 2016

EN ESPAGNE DE NOS JOURS


 
Qui pourrait douter que de nos jours, près de quatre-vingts ans après la fin de cette guerre civile et quarante ans après la disparition du dictateur, les faits ne soient pas racontés avec davantage d’apaisement, d’impartialité et de rigueur historique.


J’ai choisi une interview  d’un comédien comique très célèbre en Espagne, qui produit et anime aussi une émission d’actualités satyrique : El Gran Wyoming (11) pseudonyme qu’il s’est donné non sans humour. José Miguel Monzón Navarro a vécu cette période du franquisme des années soixante et soixante dix et se montre très critique envers les pouvoirs qui ont succédé à la mort du dictateur. Son analyse de l’évolution de l’Espagne contemporaine est très fine, objective, ce qui ne l’empêche pas de prendre des positions très tranchées. Dans cette émission télévisée du 9 janvier 2015 « el ciclo de la palabra » au Centre Niemeyer d’Avilés (Asturies), il fait état de la manière dont l’histoire de la guerre civile est officiellement abordée et présentée. (J’assume la traduction).
« Jamais on n’a voulu qu’il y ait une vraie réconciliation nationale. Parler de la guerre civile, c’est encore interdit, on ne l’enseigne pas au collège. Qu’est-ce que l’on raconte ? Si l’on raconte la vérité, on provoque une émeute. Jamais l’on n’enseignera que dans ce pays, ici, il y avait une démocratie, qu’il y avait une constitution et qu’il ya eu un coup d’Etat. On ne le dira pas, on ne veut pas le dire. Même en 1982 quand le parti socialiste est arrivé au pouvoir, ils appelaient ça "rouvrir les cicatrices"…Mais de quelles cicatrices parle-t-on ? Là je ne comprends pas pourquoi, si c’est pour parler de ton histoire ? Pourquoi les Allemands ont-ils pu le faire avec une histoire infiniment plus sanglante, bien plus cruelle ? Là bas, ils ont Auschwitz et ils enseignent que plus jamais ça ne doit arriver et ici, le monument le plus grand de ce pays est encore dédié à la gloire du fascisme, c’est  El Valle de los Caídos (la vallée de ceux qui sont tombés) (12) où sont enterrés Franco et José Antonio Primo de Rivera (13) et ils disent qu’il n’y a là aucune connotation politique ! Nous vivons dans le pathétisme permanent ! » 




El Gran Wyoming poursuit en parlant de ses amis professeurs qui ont parfois des élèves qui comme thème de dossier à présenter à l’épreuve du baccalauréat, dossier préalable à l’entrée à l’université, choisissent la 2ème République espagnole. Il y a des gens qui s’intéressent à ce sujet, mais ça ne passe pas.

(Le problème ne se présentera plus car à la prochaine cession il n’y aura plus de dossier à  réaliser... ndD)
«  Dans la communauté de Madrid, Madame Esperanza Aguirre (14) anima des stages de perfectionnement pour aborder enfin ce sujet. Dans ces cours on disait que le coup d’Etat de Franco était un mythe, qu’il n’a jamais eu lieu. Tu te rends compte (en s’adressant à l’interviewer), pauvre homme, fier comme il était ce 18 juillet, punaise ! Maintenant ce sont les siens qui le trahissent en lui ôtant tout le mérite ! Il était donc dit que la guerre commence en Asturies, par une révolution bolchévique qui allait s’étendre à toute l’Espagne. La seule chose que fit l’armée fut de défendre la légalité en vigueur de l’attaque des Asturiens à l’Etat Espagnol. Parfaitement, c’était dit avec un culot gros comme ça ! Non mais là nous rions mais ces stages étaient payés avec de l’argent public !Ainsi, il n’y a pas eu de coup d’Etat, le 18 juillet n’a pas existé, le général Mola (15) n’a pas existé, ni Sanjurjo (15), c’est une vue de l’esprit, Franco n’a jamais pris le Dragon Rapide (16), rien, rien de rien, ce pauvre homme n’a rien fait d’autre que sauver ce pays de l’invasion communiste par la lutte. Eh bien ces cours étaient pleins à craquer. C’était des professeurs de lycées et des professeurs du supérieur. Et tout ceci, c’est ce qu’ils étaient supposés enseigner aux jeunes pour leur expliquer ce qu’il s’était passé !  Quatre vingt ans ont passé depuis la guerre civile et l’on ne peut pas parler calmement de tout ça parce qu’il y en a toujours un qui va intervenir en disant : « Dans mon village ils ont (les Républicains) assassiné le curé ». Et alors, qui nie qu’ils ont assassiné un curé ? Qu’ils aient assassiné un curé ne justifie pas qu’ils (les nationalistes) aient  fusillé les instituteurs chaque fois qu’ils entraient dans un village. Et là, il faut enseigner les deux choses. Heureusement qu’il y a des documents, sinon l’on croirait encore à ce que raconte Esperanza Aguirre… »


Edifiant, stupéfiant, qu’à l’époque où les livres d’histoire sur ce thème de la guerre d’Espagne circulent dans les librairies de la péninsule, à l’époque d’Internet des sites et blogs, il y ait toujours cette version présentée par des personnalités officielles semblables à celle de La nouvelle Encyclopédie du second degré publiée en 1941. Comment les pouvoirs, quelle que soit leur tendance politique, ont-ils pu, au mieux verrouiller la question ou éviter d’aborder le thème, au pire enseigner comme vérité historique une propagande identique à celle de la période franquiste sans que cela ne provoque une gigantesque vague d’indignation ni une levée de boucliers ?


Plus étonnant encore est le contenu du programme d’histoire de collège en Espagne, qui comme le précise Gran Wyoming, n’aborde pas le sujet. Sur le blog d’un professeur d’histoire espagnol (profesorfrancisco.es), qui propose des documents ressources pour les élèves ainsi que pour ses collègues dans la partie consacrée à la période 1922 -1945, les mouvements fascistes proposés à l’étude sont l’Italie et l’Allemagne. Le fascisme espagnol fait l’objet d’à peine une ligne qui évoque une tendance propre   anti athéiste qui défend le « christianisme catholique » comme élément culturel de la Nation qui doit être préservé.
A la limite du paradoxe, et sans accuser ce professeur de parti pris, ce dernier évoque la réapparition des mouvements fascistes aujourd’hui dans certains pays et publie la photo de Jean-Marie Le Pen mais ne publie rien concernant les 38 années de dictature franquiste et des « aficionados » de cette idéologie qui manifestent régulièrement en Espagne (voir vidéo 12bis) !

Un lecteur publiait un commentaire qui demandait pourquoi seul le fascisme italien était présenté, ce à quoi Francisco répondit qu’il était le seul considéré comme « canonique ».
Je l’interpellais à mon tour sur l’absence sur son blog de tout document sur le franquisme, régime fasciste qui survécut à la seconde guerre mondiale jusqu’en 1975. Mon message fut publié et la réponse fut qu’il ne comprenait pas ma question !

Il faut savoir que le travail réalisé par ce professeur est très en vogue dans les systèmes éducatifs officiels et il doit assurément se faire apprécier par sa hiérarchie qui considère les TICE (Technologies de l'Information et de la Communication pour l'Enseignement) TICS en Espagne, comme la panacée pédagogique que tout enseignant se doit d’utiliser. Ainsi, il est évident qu’il ne peut pas décevoir en créant « une émeute » comme le dit Gran Wyoming, en parlant de la guerre civile ou de ce qui s’en approche. Son travail est très « canonique ».
La tendance que ce professeur donne du fascisme espagnol n’est pas éloignée de celle qu’évoque Antonio Llop Lasierra au sujet de la recherche de légitimité historique du pouvoir franquiste. Elle est clairement évoquée dans une série de vidéos postées sur internet par l’historien Julián Casanova, professeur d’histoire à l’université de Saragosse.
« La thèse crée par le franquisme dit que l’Espagne était un pays catholique par essence et dont le nationalisme avait été indissociable du catholicisme. A partir du XIXe siècle, les choses commencèrent à se compliquer en Espagne par l’entrée de courants de pensées philosophiques, idéologiques, doctrinales étrangères. Il y eut en fait une attaque aux principes basiques de la société espagnole et l’armée dut réagir, l’Eglise dut réagir, les bien-pensants durent réagir contre ce que l’on a appelé l’Espagne rouge, celle qui a été vaincue en 1939 et envoyée aux catacombes quarante ans durant. Cette thèse a eu un poids fondamental, écrasant dans les écoles, elle a eu un poids considérable dans tout ce qu’il y avait d’enseignement à cette époque. »
Et l’on constate que cette thèse est toujours d’actualité !
Qu’est-ce qu’il y a donc de si terrible à cacher ? Qui a intérêt et pour quelles raisons ne pas aborder enfin ce thème de manière dépassionnée ou tout du moins, laisser parler les historiens, les vrais historiens et non les révisionnistes qui déjà sous le régime de Franco publiaient sur le thème de la guerre civile ? (19)

(12 et 12 bis) Ci-dessous un article de la RadioTélévision Espagnole (RTVE) du 29 Novembre 2011.
 « El valle de los caídos considéré comme le symbole le plus important du franquisme deviendra un monument en hommage à tous ceux qui sont tombés au cours de la Guerre Civile, si les recommandations  d’une commission d’experts qui demande le transfert des restes du général Franco à un autre lieu sont suivies (17).La commission d’experts créée à l’initiative du gouvernement socialiste pour étudier ce que sera le futur Valle de los Caídos considère que les restes de Franco doivent être transférés en un autre lieu désigné par la famille ou tout du moins, qui serait considéré comme le plus convenable. El Valle de los Caídos, eut durant le franquisme une grande signification politique et idéologique  car les restes du fondateur de La phalange, José Antonio Primo de Rivera, et de Franco y sont enterrés.A l’intérieur on y trouve aussi 33 437 cadavres de combattants des deux bords dont presque 15 000 n’ont pas été identifiés. Selon l’historien Paul Preston (18)  "Franco l’a conçu comme un monument à "ceux de son camp qui sont tombés, ceux qui sont tombés pour Dieu et pour l’Espagne". Le décret du 2 avril 1940 qui ordonnait sa construction disait qu’il avait pour fonction de perpétuer "la mémoire de ceux de notre glorieuse croisade qui sont tombés". Dans un autre paragraphe il est dit que " l’importance de notre croisade ne peut se contenter d’être perpétuée par de simples monuments. Il est nécessaire que les pierres qui s’élèvent aient la grandeur des monuments antiques qui défient le temps et l’oubli". Officiellement, le monument porte le nom d’Abbaye de la Sainte Croix de la Vallée de ceux qui sont tombés et elle est située dans la Sierra de Guadarrama dans un lieu autrefois appelé Cuelgamuros, sur la commune de l’Escorial dans la province de Madrid. Le monument fut construit à partir du projet des architectes Pedro Muguruza et Diego Méndez. Le sculpteur Juan de Avalos fut chargé de la décoration. Il réalisa les figures monumentales situées au pied de la croix mais aussi le groupe de la Piété sur la porte du temple. Le monument se compose d’une grande croix en pierre de 150 mètres de haut  et de deux bras de 24 mètres chacun, qui s’élève sur une basilique creusée à 250 mètres à l’intérieur de la roche. Avec ses 262 mètres de long, le bâtiment religieux est plus long que celui de Saint Pierre de Rome ; sa coupole de 45 mètres de haut par 40 de diamètre est décorée de mosaïques, œuvre de Santiago Padrós. L’intérieur se compose d’un double atrium et d’une nef avec six chapelles latérales d’une décoration très austère. Dans la crypte creusée à même la roche se trouve l’autel principal près duquel se trouvent les tombes de Franco et de José Antonio Primo de Rivera, l’une en face de l’autre. Les autres sépultures ne sont pas montrées aux visiteurs. Derrière la basilique il y a une grande esplanade de 30.600 m2 où se trouve l’abbaye bénédictine et d’autres bâtiments comme la bibliothèque ou l’hôtellerie. L’ensemble appartient au Patrimoine National depuis 1982, année au cours de laquelle la loi de régulation entrant en vigueur lui attribua provisoirement l’administration qui jusqu’alors dépendait de la « Fondation de la Sainte Croix de la Vallée de ceux qui sont tombés ». Cette fondation avait été créée par un décret-loi le 23 août 1957. Les moines bénédictins qui gèrent l’hôtellerie résident dans l’abbaye depuis le 17 juillet 1958. Vingt mille prisonniers de guerre républicains et prisonniers politiques participèrent à la construction du site. Les prisonniers pouvaient ainsi réduire la durée de leur peine par le travail. Ils étaient employés par les entrepreneurs qui payaient pour eux à l’Etat un salaire inférieur d’un tiers à celui d’un travailleur libre. Une petite partie de ce salaire était versée sur un compte au nom du prisonnier. Le travail était très dur selon les témoignages des prisonniers. Ils étaient divisés en trois groupes : le premier détachement eut la charge de construire les six kilomètres de la route d’accès, pavée à la main, le deuxième fut chargé de creuser la roche à la dynamite et le troisième de construire le monastère et l’abbaye. Le monument dont la construction commença en 1940, fut inauguré par Franco le 1er avril 1959 (18) et coûta 1 086 460 381 de pesettes de l’époque (6 529 758 euros). Depuis la mort du dictateur, le 20 novembre 1975, le même jour que celui de la mort de José Antonio, tous les ans, des groupes franquistes ont commémoré cet anniversaire à la Vallée de ceux qui sont tombés. Cependant, depuis décembre 2007, avec l’adoption de la loi de la mémoire historique, tout acte de nature politique exaltant la guerre civile et ses protagonistes est interdit en ce lieu, qui a été l’objet d’une grande polémique pour ce qu’il représente historiquement. »














Monument du Valle de los caídos
(15) José Sanjurjo né à Pampelune en 1872 (mort à Estoril, Portugal, le 20.07.1936) participe à la guerre du Rif. Après plusieurs victoires il est promu lieutenant-général.
En 1931 il est en désaccord avec la réforme militaire menée par le gouvernement du président Manuel Azaña, en particulier au sujet  de la réduction des effectifs.
En 1932, il se rapproche des monarchistes carlistes. Il lance un coup d’Etat que l’on nommera la « Sanjurjada ». Le putsch échoue et il est arrêté, jugé et condamné à mort. La peine est commuée en prison à perpétuité mais il est finalement libéré en mars 1934 par le gouvernement de droite de Lerroux. Il s’exile au Portugal.
Les généraux qui préparent un soulèvement militaire contre la république et le Front Populaire fraîchement élu, font appel à lui pour prendre la direction des opérations. Il meurt dans l’accident de l’avion qui devait le conduire de Lisbonne à Burgos pour y prendre la direction de l’Etat créé par les putschistes, deux jours après le soulèvement militaire du 18 juillet 1936
Emilio Mola y Vidal né à Cuba  le 9 juillet 1887 et mort dans la province de Burgos, a fait la majeure partie de sa carrière militaire au Maroc. Il est nommé général au mérite après plusieurs faits de guerre dans le Rif. En 1930 il est nommé directeur général de sécurité où il exerce une dure répression contre les mouvements étudiants et républicains. Il n’est cependant congédié de l’armée qu’en 1932 pour connivence avec le coup d’Etat raté de Sanjurjo.
En 1934, le gouvernement de Lerroux l’amnistie, il est réintégré dans l’armée et nommé l’année suivante chef du Haut Commissariat au Maroc. Suite à la victoire aux élections du Front Populaire en février 1936, il conspire contre la république depuis Pamplune où le nouveau gouvernement l’a nommé gouverneur militaire. Principal artisan du soulèvement militaire, il assume la direction de « l’armée du nord » jusqu’à son accident d’avion en juin 1937 où il trouve la mort. C’est le général Franco qui prend alors la direction des armées putschistes.
(Sources Wikipedia fr. et Biografías y vidas)

 












Franco, à sa Gauche Mola, défilent dans Burgos.
(16) Suite à la victoire du Front Populaire, la CEDA, le mouvement de droite radicale au pouvoir jusqu’alors, demande la proclamation de la loi martiale. Franco envoie un communiqué à toutes les régions militaires pour qu’elles proclament l’état de guerre. L’entreprise échoue et le nouveau gouvernement ôte à Franco la direction de l’Etat Major et l’envoie aux îles Canaries comme commandant général. Les généraux qui préparent le coup d’Etat contre la république demandent à Franco de se joindre à eux. Franco accepte, à condition d’avoir un moyen de transport rapide jusqu’au Maroc espagnol. Un banquier mécène paie la location d’un avion en Grande Bretagne qui doit officiellement transporter un groupe de touristes anglais composé d’un Major réserviste, de sa fille et d’une amie. L’avion, un Dragon Rapide, atterrit aux Canaries, mais Franco ne souhaite plus se joindre au mouvement. Finalement, la veille du putsch il accepte de se joindre aux généraux rebelles et monte à bord de l’avion (Inspiré de Wikipedia.es.).
(17) Les restes de Franco et de José Antonio Primo de Rivera n’ont pas été transférés et sont toujours au Valle de los Caidos.
(19)  Pío Moa, Ricardo de la Cierva entre autres.

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