dimanche 27 novembre 2016


J’ai parmi mes documents des années 40, un exemplaire de  La nouvelle encyclopédie scolaire du second degré  espagnole de 1941. Ce manuel, destiné aux élèves des collèges et lycées espagnols,  témoigne parfaitement de l’enseignement dans l’immédiate après guerre civile. A cette époque encore dans les rues étaient collées sur les murs des affiches à l’effigie de Franco accompagnée de la phrase suivante : « Franco, Caudillo de Dios y de la patria  »

(Franco, chef de la patrie désigné par Dieu) «  Primer vencedor en el mundo  del bolchevismo en los campos de batalla » (premier vainqueur au monde du bolchévisme sur les champs de bataille) et toute personne se devait de faire le salut fasciste en passant devant y compris les enfants.


















Photographie de l’agence EFE -septembre 1939
Il est évident que dans l’immédiate après guerre le régime franquiste n’allait pas reconnaître les causes et les conditions réelles de son arrivée au pouvoir. La version donnée par cette encyclopédie est un prolongement de la propagande du temps de la guerre et ne diffère que peu de celle qui était enseignée dans les années soixante dix en Espagne (nous dirons « survolée ») et même en ce début de XXI è siècle.
Le chapitre sur l’histoire contemporaine de l’ouvrage en question dit en substance que suite à  la proclamation de la seconde république espagnole, une nouvelle constitution «  franchement anti religieuse et anti espagnole est décrétée ».
Le sous-chapitre suivant ayant pour titre « Le marxisme contre l’Espagne  déclare que la seconde république tout comme la première a été le fruit de conspirations maçonniques qui voulaient en finir avec «  les bases permanentes de notre tradition religieuse et patriotique ».
Le document poursuit en dénonçant « la dégénérescence  en marxisme  de la République. En 1934, prenant pour prétexte la formation d’un gouvernement de centre-droite, les marxistes des Asturies et les séparatistes catalans de Barcelone se soulevèrent contre celui-ci. La révolte fut rapidement étouffée et les dirigeants furent arrêtés ». (7)
En parlant des élections « truquées » de février 1936 dont le Frente Popular sortit vainqueur « habillement manipulé par l’or russe désireux d’implanter le soviet en Espagne », les auteurs du livre accusent ce Front populaire d’avoir libéré les responsables de « la révolte » de 1934.
Le putsch du 18 juillet 1936 lancé par les troupes nationalistes  est présenté comme une réponse à l’assassinat de  «l’homme politique de droite de premier plan, José Calvo Sotelo », cinq jours auparavant : « l’armée se souleva et l’Espagne saine, catholique et traditionnelle se souleva à son tour contre le gouvernement marxiste. » Les partisans d’une Espagne « indivisible, grande et libre » se soulevèrent contre « le funeste régime marxiste (…./…) et obtinrent leurs premières victoires contre le marxisme qui était aidé par les Soviets russes et les Brigades Internationales qui entrèrent en Espagne avec l’appui du gouvernement français. »
Naturellement, l’ouvrage ne mentionne pas l’aide militaire en hommes et en matériel reçue par les putschistes de l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie.
Le chapitre continue sur les différentes régions gagnées par les troupes nationalistes jusqu’à la victoire finale.
La partie consacrée à l’histoire de ce manuel se conclut ainsi : « De ces brèves et élémentaires leçons d’histoire d’Espagne, il ressort que le destin de l’Espagne a toujours été œcuménique, c'est-à-dire universel et qu’il a consisté à se sauver et à sauver les autres peuples par la civilisation basée sur la religion catholique, qui est celle qui rend les hommes moraux, forts, bons, unis et libres ».
Dans un document du Centre de Langues de l’université Lyon 2 (Secteur langues du GFEN d’avril 2012 (8) l’enseignante María-Alice Medioni présente un projet pédagogique pour enseigner le franquisme aux élèves de lycée (1ère) en s’inspirant des réflexions d’Hannah Arendt pour qui enseigner la politique aux élèves doit se faire par leur adhésion et non pas de manière dictatoriale par un adulte.
Aussi, comme pour illustrer par l’antithèse que fut l’enseignement de l’histoire dans cette Espagne d’après guerre, María-Alice Medioni cite José Ibañez Martín qui fut ministre de l’Education Nationale d’août 1939 à Août 1951 :
« Le nerf de notre Mouvement c'est la Révolution que je conçois au sens le plus fort du terme, parce qu'il faut renverser le vieux et le caduque, parce qu'il faut faire table rase du maladif et du vicié et transplanter dans les âmes vierges la substance de notre être historique et les cultiver avec des instruments neufs et des systèmes, qui défendent désormais l'ancestrale fécondité espagnole des mauvaises herbes et des ronces ».
(Traduction María-Alice Medioni)
Le ton est donné, chaque mot évoque l’idéologie fasciste : l’endoctrinement (aujourd’hui on parlerait de programmation) des âmes pures, celle de la « race »  (« Raza « c’est d’ailleurs le titre du film réalisé par Franco  (9) ) à protéger des mauvaises herbes que sont les idées que l’école républicaine a pu enseigner.
Dans l’enseignement primaire, non seulement la propagande était enseignée mais aussi l’on  inculquait un sentiment de paranoïa d’une menace ennemie à laquelle tout espagnol devait se préparer.
Dans un entretien datant d’août 1990, Antonio Llop Lasierra né en 1933 a la Pobla de Massaluca (province de Tarragone) et arrivé en France en 1948, témoigne de ses années d’école dans son village dans l’immédiate après guerre :
« Nous avions des instituteurs qui n’étaient pas à la hauteur parce que tous les instituteurs d’avant (du temps de la République) ont été soit déportés, soit fusillés, soit se sont exilés.
L’enseignement repartait à zéro. L’enseignement  que l’on nous donnait, c’était peu de chose. Il était basé sur le bourrage de crâne, la propagande. Une fois par semaine, nous avions maniement d’armes, c'est-à-dire que nous allions dans la campagne et l’on nous faisait faire comme si l’on se préparait à une guerre. D’après mes souvenirs, ça n’a pas duré longtemps. Le plus que l’on pouvait nous enseigner, c’était les quatre opérations. Si l’on voulait aller à l’école, on y allait, sinon on n’y allait pas et personne ne disait rien. Tout cela révélait le manque d’intérêt du régime pour l’école. »
En ce qui concerne l’enseignement de l’histoire, Antonio Llop Lasierra dit que le nouveau régime cherchait la légitimité en se faisant passer pour les héritiers d’un passé glorieux. Par ailleurs, Franco n’avait pour tout fait de guerre et de gloire guerrière que sa participation à la guerre du Rif (cette région nord du Maroc, colonisée par l’Espagne qui se souleva entre 1921 et 1926) ainsi que la répression dans les Asturies où « il se comporta comme un boucher » mais aussi bien sûr, la guerre « civile » d’Espagne au cours de laquelle « il tua davantage d’Espagnols. » Tout comme l’armée, le régime qu’incarnait Franco n’avait pas de prestige pour tout le monde étant donné la violence par laquelle il avait accédé au pouvoir. C’est dans la guerre d’indépendance, enseignée aux élèves, que le régime alla chercher ses héros nationaux dont il se faisait passer, en quelque sorte, pour le digne descendant: - « L’histoire d’Agustina de Aragón (10) et du siège de Zaragoza, on nous l’a tellement répétée que je la connais par cœur. » Antonio Llop Lasierra conclut ses souvenirs des cours d’histoire en disant qu’il fallait à cette Espagne traditionnaliste un ennemi sur lequel construire l’unité nationale  et cet ennemi, c’était le Français.
« Le Français », déjà évoqué dans le chapitre consacré à l’histoire contemporaine dans La nouvelle encyclopédie scolaire du second degré. Comme il était pratique de disposer d’un ennemi bien plus fantasmé que réel, si proche géographiquement, pour créer une paranoïa collective et s’en remettre au Pouvoir, à sa police, à son armée afin d’assurer la protection de la Nation !
(7) 

Les Asturies 1934, l’autre révolution d’octobre
Causerie au C.I.R.A ( Centre International de recherche sur l’Anarchisme)
Par Francisco Pallarés Arán

Publié le 26 novembre 2015

La crise des années 1930 qui touche l’ensemble du monde a aussi ses répercussions en Espagne. Mais paradoxalement, elle se traduit d’abord par un regain d’intérêt pour le parlementarisme (pourtant en crise dans le reste de l’Europe). Le roi Alphonse XIII, complètement discrédité doit abandonner le pouvoir. Le 14 avril 1931, la Seconde République espagnole est proclamée. Paysans, ouvriers, classes moyennes attendent avec espoir de profonds changements. Les réformes (c’est-à-dire l’amélioration des conditions d’existence) tant espérées tardent à se réaliser ; la déception n’en est que plus grande. À peine deux ans plus tard, une majorité conservatrice accède au pouvoir. Son chef, José María Gil-Robles (admirateur de Mussolini, de Dollfuss et d’Hitler), fait adopter des mesures autoritaires de plus en plus inquiétantes dans une Europe où les dictatures gagnent de jour en jour du terrain.
En octobre 1934 la direction du Parti socialiste d’alors appelle à la grève générale et au soulèvement dans toute l’Espagne. Mal préparé, mal coordonné, ce mouvement, accompagné parfois d’affrontements armés, échoue.
Par contre, au nord de l’Espagne, dans les Asturies, c’est une révolution sociale qui va secouer l’ensemble de la région minière. Sous le mot d’ordre de UHP (« ¡ Uníos hermanos proletarios ! », « Unissez-vous frères prolétaires ! »), armés de fusils, de bâtons de dynamite, de canons et de mitrailleuses, les mineurs asturiens de l’UGT et de la CNT vont instaurer une véritable Commune ouvrière.
Ils seront écrasés sans pitié par l’armée, la Légion étrangère et les supplétifs marocains dépêchés d’urgence d’Afrique. La résistance des mineurs et la répression qui s’ensuivirent résonnèrent profondément, en Espagne et au-delà.
Malgré cet échec, la Révolution des Asturies peut être considérée comme le prélude à la Révolution de 1936.





(8) Je donne le lien pour qui (enseignant ou association) serait intéressé par ce travail proposé aux élèves et qui nécessite un temps certain de préparation, un peu de matériel, de la place et un temps non négligeable avec les élèves pour le réaliser.
(9) Le film projeté en 1941 fut réalisé par José Luis Sáenz de Heredia sur une idée de Jaime de Andrade, pseudonyme que Franco avait choisi pour ce film. Parrainé par le Conseil de l’Hispanité, le film Raza veut montrer  l’esprit de courage et d’abnégation qui serait le propre de l’Espagnol et qui coïnciderait complètement avec l’idéologie nationale-catholique du régime arrivé au pouvoir à la fin de la guerre civile.
(10) Agustina de Aragón y le siège de Zaragoza  https://fr.wikipedia.org/wiki/Agustina_d'Aragon
 

lundi 7 novembre 2016

La transmission aux générations depuis la fin des années 50



A l’école en France

Je me souviens qu’à la fin du mois de septembre 1975, dans les établissements scolaires du second degré de France (je ne pense pas que le petit établissement de campagne où j’étais pensionnaire ait été le seul à prendre cette initiative), les élèves avaient été libérés de cours 30 minutes avant l’heure de la récréation du matin, pour manifester, ou tout du moins « débrayer » contre les dernières exécutions d’activistes opposés au régime franquiste.  Le professeur du cours amputé de ce temps de manifestation, nous en avait expliqué la raison. Des élèves avaient  exprimé ce qu’ils savaient de ce régime dictatorial et violent.
A l’époque la presse et les journaux télévisés que les adolescents suivaient à l’heure du repas du soir, se faisaient écho des exécutions du dictateur espagnol.
Trois générations ont vécu, au moins en partie, la durée de Franco au pouvoir.
Tout le monde savait qui il était, quelle était sa doctrine, même si l’origine de son arrivée au pouvoir n’était pas vraiment connue surtout de la dernière génération.
Les gens suivaient peut-être plus l’actualité, il y en avait moins de moyens, de relais  de l’information que maintenant et on allait la chercher dans la presse, à la radio et elle arrivait dans notre assiette par la télévision.
Les gens étaient aussi plus politisés et la guerre d’Espagne, de laquelle était issue la dictature de Franco, était un symbole de la lutte contre le fascisme pour les partis de gauche et plus particulièrement pour le parti communiste et ses proches syndicats, comme j’aurai l’occasion d’en parler plus loin.
Depuis l’attentat spectaculaire autant que trouble contre le bras droit du général Franco, l’amiral Luís Carrero Blanco (5) en décembre 1973, la presse internationale avait abondamment diffusée l’information et l’Espagne revenait sur le devant de la scène médiatique.  Pour beaucoup de Français qui allaient en vacances dans ce pays, cet événement avait fortement attiré leur attention.
De plus, Il est vrai que par ses méthodes de répression, les exécutions par garotage, ce régime qui avait survécu à la destruction du nazisme et de ses alliés semblait appartenir à un autre temps , il étaient d’un anachronisme et d’un exotisme barbares dans une Europe occidentale où soufflait un vent de liberté et plus particulièrement de liberté d’expression jamais égalée depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

            Mis à part cette demi-heure de « débrayage », au collège, le sujet n’a été évoqué en classe de seconde qu’en cours d’espagnol à travers des chansons de Paco Ibañez qui chantait des textes de poètes espagnols exilés de cette guerre d’Espagne, le tableau Guernica de Picasso et en classe de terminale avec le poème de Pablo Neruda Explico algunas cosas sur sa présence du poète à Madrid avant et pendant la guerre civile et  les bombardements aériens de l’aviation nationaliste.  
Les élèves d’espagnol langue vivante étrangère 1, 2 et 3, des années 70 et 80 avaient donc une connaissance globale des causes et des conséquences de la guerre d’Espagne.
            Dans ma classe de terminale, le programme d’histoire était d’une telle densité que l’on ne pu poser que deux questions au cours de l’année dont une sur la guerre civile qui n’était pas au programme, bien sûr. La professeure qui semblait apprécier d’intervenir sur ce sujet, accepta de lui consacrer cinq minutes mais hors prise de notes pour préparer l’épreuve du Bac.
           La guerre d’Espagne n’a jamais été au programme d’histoire en France et dans l’enseignement de l’espagnol, elle était encore évoquée dans les années 90 par des textes, des reproductions d’affiches de propagande dans des manuels de première et terminale principalement. Aujourd’hui encore y survivent quelques rares photos de Robert Capa, comme si  les responsables des programmes semblaient vouloir tourner cette page, tout en s’acharnant à donner de l’Espagne une image moderne dynamique, créative, artistique et festive alors que tout dans ce pays aujourd’hui, y compris son hyperactivité, dans ses choix politiques, économiques, artistiques et festifs, est conditionné par cette guerre ainsi que par la longue dictature de près de 40 ans qui a suivi.

            La transmission de cette histoire en France, se fait essentiellement dans des ateliers ou des projets pédagogiques, plus particulièrement dans le sud de la France où la présence de réfugiés ou plutôt, à l’heure actuelle, de fils et petits fils de réfugiés de cette guerre d’Espagne est importante en nombre et se regroupent dans des associations actives et très impliquées dans l’effort de mémoire au niveau local (6).

A la fac.

Au tout début des années 80 à l’université Lyon II, pourtant réputée pour être une « fac de gauche » dans l’un des TD de civilisation espagnole proposés par le département du « Monde méditerranéen » une lectrice espagnole donnait une version particulièrement inédite, qui suscita autant mon étonnement que mon incrédulité et ma colère par la suite.
Cette enseignante disait dans son cours qu’en 1936, chez un médecin vivant dans un village perdu d’Extrémadure, avaient été découvertes des lettres et autres documents qui annonçaient la préparation d’un coup d’état communiste commandité par Moscou. C’est pour éviter ce coup d’Etat que Franco et les autres généraux se soulevèrent contre la République.
Après m’être débouché les oreilles de l’auriculaire, pincé le bras à plusieurs reprises, je regardais autour de moi les étudiants qui étaient en majorité des enfants d’immigrés espagnols et qui ne semblaient pas être choqués par ces propos, ou tout du moins ne le manifestaient pas. Je n’intervenais pas me laissant le temps de la réflexion, d’un éclaircissement, d’une explication.
A la fin du cours je demandais à certains étudiants leur avis sur cette vision partisane du coup d’Etat nationaliste. Ils semblaient en effet incrédules mais tout aussi résignés, comme s’ils n’accordaient pas davantage d’importance à ce discours.
           
Conforté dans ma volonté de ne pas « laisser passer » ce qui était de toute évidence de la propagande franquiste, je cherchais des témoins qui ne se résigneraient pas et avec qui je pourrais signaler ce discours révisionniste. La semaine suivante j’arrivais en cours avec un membre du PCE (Parti Communiste Espagnol) et de l’attaché culturel du Consulat Général d’Espagne à Lyon. Au moment de demander à l’enseignante de confirmer sa version des raisons du coup d’état nationaliste, cette dernière d’un ton très autoritaire demanda à mes accompagnants s’ils étaient inscrits à son TD et ajouta que s’ils n’étaient pas d’accord avec le contenu de son enseignement, ils n’étaient pas obligés de rester et pouvaient quitter la salle. Elle conclu qu’elle ne faisait qu’enseigner ce qu’elle avait appris à l’université en Espagne.

            Le discours des vainqueurs était le discours officiel en Espagne comme dans tout pays au régime autoritaire. Comme la dictature espagnole ne tolérait aucune discussion, il n’y avait donc aucun discours contradictoire possible.



(6) Il est une association particulièrement active dans l’Yonne le M.H.R.E 89 qui prochainement organisera une exposition et un cycle de conférences sur la guerre d’Espagne. Un questionnaire sous forme d’affiches de propagande sera un bon support de travail en classe de collège et lycée.